Il existe toujours un instant décisif au cinéma.
Les lumières fléchissent. Le son prend possession de l’espace. Et la salle, d’un seul souffle, se fige.
Mme Céline Zoghby, Cheffe du Département de l’audiovisuel à la Faculté d’information et de communication (FIC), a su mettre des mots sur cet instant suspendu : « Il existe un moment crucial dans toute projection cinématographique. Lorsque les lumières s’éteignent et que le son du projecteur s’éveille, toutes les angoisses, tout le stress, toutes ces longues heures de labeur deviennent la responsabilité du jury. En cet instant, le film cesse d’appartenir au réalisateur pour commencer à appartenir au public. »
Le 26 février 2026, l’Université Antonine (UA), à travers la FIC et le Bureau des affaires estudiantines (OSA), a ouvert les portes du Monastère Notre-Dame des Semences sur le Campus de Hadat–Baabda à la deuxième édition de Visions cinématographiques. Ce qui s’y est vécu ce soir-là dépassait largement le cadre d'une projection. C’était une traversée : de l’amphithéâtre vers l’atelier, du cursus vers la profession, du regard intérieur vers la parole publique.
Après les mots d’accueil de la maîtresse de cérémonie Mme Sandra Rahi, la soirée a pris son élan dans une atmosphère d’anticipation recueillie, rappelant au public que ces films de fin d’études n’étaient pas de simples exercices académiques, mais le fruit d’années de formation, d’expérimentation et de risques artistiques délibérément assumés.
Un jury d’exception a rehaussé la rencontre de son prestige : le cinéaste et président fondateur de la Beirut Film Society, le Dr Sam Lahoud ; le réalisateur et producteur M. Elie F. Habib ; et l’actrice et animatrice de télévision Mme Pierrette Katrib. Par la diversité et la richesse de leurs parcours — réalisation, production, interprétation et leadership dans l'industrie culturelle — ce jury incarnait le lien vivant entre la formation académique et la pratique professionnelle, offrant aux étudiants l’occasion insigne de soumettre leur travail au regard de personnalités ancrées dans le paysage cinématographique libanais.
Dans son allocution, le Recteur de l’UA, le P. Michel Saghbiny, a rappelé aux étudiants que l’Université « n’enseigne pas seulement un métier, mais affine l’esprit et forge la vision. » Le cinéma, a-t-il souligné, n’est pas un ornement — c’est un langage. Dans un monde où le bruit a envahi jusqu’au silence, l’image reste l’une des formes d’expression les plus intègres qui nous soient données.
Quatre principes, a-t-il proposé comme boussoles aux jeunes réalisateurs : l’audace du regard, le courage responsable, l’attention au détail et l’ouverture à l’expérience. « L’art, » a-t-il rappelé, « n’est pas ce que vous voyez, mais ce que vous faites voir aux autres. »
Il a conclu sur une note poétique et mémorable, en entrelaçant les titres des six films en une seule énigme adressée au public : « Quel est le fil sur lequel nous avançons au pas de trois — passé, présent et avenir — tandis que nous affrontons le diable de la peur, franchissons les lignes, brisons le mal et cherchons la tranquillité intérieure ? ».
L’écran s’est alors animé.
« Pas de trois » de Sophia El Khoury a inauguré la soirée sur l’intensité silencieuse d’une danseuse aux prises avec son propre perfectionnisme, écartelée entre l’exigence intérieure qui l’opprime et l’enfant insouciante qui dansait jadis par pure joie.
« Diablo » (Diable) de Steven Junior Haddad a emboîté le pas avec une brutalité saisissante, conviant le public dans des contrées arides où la vengeance, l’exil et le châtiment inéluctable se disputent chaque plan.
« Lines We Cross » (les lignes que nous franchissons) de Samah Kanaan a infléchi le ton vers la tension sociale, bousculant les clivages sectaires et interrogeant la capacité de l’amour à survivre aux préjugés hérités.
« Khayt » (Le fil) de Charbel Chamoun a offert, en contraste, une tendresse lumineuse — une histoire cousue de mémoire, de transmission et du retour indéfectible de l’amour à travers les générations.
« Sukoon » (La tranquillité) de Nathalie Chahine a troublé la salle par sa fracture psychologique, dissolvant les frontières entre réalité et culpabilité dans des espaces mouvants et déstabilisants.
La projection s’est achevée avec « Inkasar Al Char » (La brisure du mal) de Joseph Jamous, une exploration envoûtante de l’isolement et de la répétition, où une vieille femme prisonnière d’une existence cyclique affronte la peur qui l’emprisonne depuis toujours.
Après chaque projection, les réalisateurs ont engagé des échanges en direct avec le jury. Les questions étaient incisives mais bienveillantes ; la critique devenait mentorat. L’évaluation se muait en dialogue, et le dialogue en croissance.
Puis le silence revint. Les votes commencèrent. La responsabilité changea de mains.
Le Prix du jury du meilleur court métrage a été décerné à Joseph Jamous pour « Inkasar Al Char », salué pour la maîtrise de son récit, la tension atmosphérique qui le traverse et la retenue émotionnelle qui en magnifie la portée. Le Prix du public a été remis à Charbel Chamoun pour « Khayt », dont la profondeur émotionnelle et la richesse symbolique ont résonné avec une force particulière dans le cœur du public.
Quand la soirée a glissé vers la réception, ce qui flottait dans l’air n’était plus seulement l’écho des applaudissements, mais plutôt une certitude partagée.
Visions cinématographiques n’est pas une simple vitrine étudiante. C’est une déclaration, celle que l’art du récit au Liban pulse encore et se renouvelle avec une vitalité que rien n’entame. Elle témoigne que la formation à l’UA ne s’arrête pas à la maîtrise des outils pour s’étendre au développement de la conscience, du discernement et de la responsabilité.
Quand les lumières se sont rallumées, les films n’appartenaient plus à leurs réalisateurs.
Ils appartenaient à chacun d’entre nous.